Les trois baudets

Jacques Canetti n'est donc plus tout à fait un inconnu lorsqu'il passe la porte du "Cœur de Montmartre" en 1947. Passant par hasard, il découvre assise en train de tricoter dans le hall vide, la propriétaire. La situation idéale du lieu pousse Canetti à faire une proposition à cette dame, qui loue la salle: il prend en charge le coût de la transformation du site en théâtre, partage les recettes avec la propriétaire et prend bien sûr la direction. Si la recette du génial directeur assure le succès du lieu, il en deviendra copropriétaire au bout de trois ans.
Vaillard, Vébel et Bernardet l'accompagnent dans l'aventure, les trois ânes d'Alger investissant désormais le "Théâtre des Trois Baudets". Après une série de travaux, le premier spectacle des trois baudets, "Marshall, nous voilà!", démarre le 15 décembre 1947. Le succès n'est pas immédiatement au rendez-vous, à tel point que les chansonniers quittent momentanément l'aventure, obligeant Canetti à renouveler son programme et ses artistes.

C'est grâce à la présence notamment d'Henri Salvador, dont le spectacle "Ici l'on rit", en Mai 1948, attire la presse qui commence à s'intéresser aux Trois Baudets. On peut y croiser également Jean-Roger Caussimon, Francis Lemarque et déjà, Francis Blanche.

Tours de chant et sketches composent désormais les spectacles et Jacques Canetti présente alors régulièrement de jeunes pousses de la chanson, qui à cette époque fait sa mue. En effet, l'art mineur de la chanson commence à produire des artistes aux styles plus littéraires et poétiques, qui émergent dans les cabarets rive gauche. Le public s'attache plus aux artistes et à leur personnalité: c'est l'émergence d'une nouvelle forme de rapport à l'audience qui aura dans les années 60 le développement que l'on connaît. Les Trois Baudets vont accompagner le phénomène sous l'impulsion et la ténacité de son directeur.

Un spectacle crée par Pierre Dac, qui a rejoint l'équipe de Canetti, fera le premier succès de la salle. "39°5" attire le public parisien grâce aux performances de comédiens tel que Robert Lamoureux, la revue se jouant d'ailleurs plus de 400 fois. "Sans issue" lui succède en avril 1950 et remporte également les suffrages du public. C'est au cours d'une de ces représentations que débute Félix Leclerc, précurseur de la chanson au Québec. Ces débuts augurent d'une série de découvertes, jalonnée de noms qui sont autant de chapitres historiques de la chanson francophone. Le spectacle suivant révèle Mouloudji, Darry Cowl, Raymond Devos et Michel Legrand. Suivront Georges Brassens, découvert chez Patachou, Philippe Clay, Juliette Gréco, Catherine Sauvage, Jacques Brel, Serge Gainsbourg, Boby Lapointe, Anne Sylvestre, Guy Béart, Brigitte Fontaine et tant d'autres. Boris Vian lui-même vint incarner sur scène ses chansons. Les humoristes ne sont pas en reste puisque Fernand Raynaud, Raymond Devos, Jean Yanne ou encore Philippe Noiret, ont exercé leur talent sur les planches des Trois Baudets.
En 1961, Jacques Canetti, épuisé, affecté par la disparition d'une proche collaboratrice, Odette Pilloix, décide de confier la direction du théâtre à Jean Méjean, qui poursuit sur les principes qui ont fait le succès des Trois Baudets. Il reprendra la direction pendant deux années, entre 1964 et 1966, mais en 1967 la salle est mise en vente.

L'EROTIKA, etc.

Malgré les précautions de Canetti, le lieu est vendu mais transformé en lieu de strip-tease. Il faudra attendre les années 90 pour qu'à nouveau la création musicale soit mise en avant. L'Erotika devient le réceptacle des premiers concerts parisiens de Jamiroquaï, Jeff Buckley, Alanis Morissette, Blur, Oasis, Supergrass… L'association "Toto & Co.", gérant le lieu, y organise également des performances, des expos et des concerts "francofaune".

La mairie de Paris se rend acquéreur de l'immeuble en 1994. Le projet est alors de transformer l'immeuble en hôtel foyer pour les appelés qui effectuent leur service national au sein de la police parisienne. Soutenu par Jacques Canetti qui voyait en l'association l'espoir d'une continuité artistique presque filiale, "Toto & Co." se bat contre la fermeture de l'Erotika, sur la base d'une double argumentation. Primo, le service militaire national obligatoire doit disparaître en 1998. Secundo, un lieu à vocation culturelle ne peut faire l'objet d'une cessation d'activité sans en avoir au préalable reçu l'accord du ministère de la culture.

Une pétition réunissant 5000 signatures circule. Les élus se mobilisent, parmi eux, Daniel Vaillant et Bertrand Delanoë, eux-mêmes alertés par des artistes tels que Pierre Perret ou Charles Aznavour. Le projet d'une renaissance des trois baudets voit alors le jour, puis devient un thème de campagne du futur maire de Paris.
En 2006 un appel d'offre est lancé par les pouvoirs publics dans le but de confier à une délégation de service public, la mission de soutenir les jeunes talents de la chanson francophone, grâce à la réouverture des trois baudets. A la tête de l'association "liFe liVe", Julien Bassouls, qui soutenait déjà l'Erotika menacée de fermeture, obtient alors cette délégation, en vertu de sa ténacité, de son savoir faire et de sa longue expérience dans le développement des jeunes artistes de la chanson.

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